La troisième résignée gidienne qui apparaît dans Les Faux-Monnayeurs est donc Pauline Molinier. Intelligent et subtile, elle est complice de son mari pour sauver l’honneur familial aux yeux de ses enfants. Il s’agit de leur dissimuler les relations que leur père entretient avec une danseuse. Elle se confie un jour à Edouard, son demi-frère :
« Depuis longtemps je suis au courant des relations qu’il entretient… je sais même avec qui. Il croit que je les ignore et prend d’énormes précautions pour me les cacher ; mais ces précautions sont si apartés que plus il se cache, plus il se livre. »۲
Les précautions que prend Pauline vis-à-vis de ces enfants sont inutiles car Georges dérobe des lettres de son père qui lui révèlent la vérité sur celui-ci.
1. André Gide, Les Faux-Monnayeurs.
2. Ibid., p. 1157.
D’année en année, pauline a dû restreindre son bonheur. Elle a voulu sauver les apparences, a feint de ne pas comprendre et de ne pas voir, au nom de l’honneur de la famille. Sa résignation n’a pas été récompensée puisqu’elle a fini par perdre et son mari et ses enfants.
Comme Laura, Pauline est une femme supérieure qui a épouse un homme médiocre. La clairvoyance qu’elle manifeste envers son mari et ses enfants en fait le prototype d’Eveline, ̋ l’honnête femme ̏ de L’Ecole des Femmes :
Au fond, je [Edouard] me demande quel pourrait être l’état d’une femme qui ne serait pas résignée ? J’entends : d’une ̋ honnête femme ̏. Comme si ce que l’on appelle ̋ honnêteté ̏ chez les femmes n’impliquait pas toujours de la résignation.1
III-5-Eveline une femme fictive (L’Ecole des Femmes)
Avec L’Ecole des Femmes, Gide entreprend l’analyse du thème de la ̋ décristallisation de l’amour ̏. A l’instar de Laura et de Pauline, Eveline a épousé un homme peu intéressant ; lorsqu’elle veut le quitter vingt ans plus tard, elle ne trouve autour d’elle que reproches et incompréhension.
Le journal d’Eveline nous montre comment la jeune fille s’éprend de Robert, être conformiste et imbu de lui-même. Celui-ci nous apparait sous le portrait idéalisé d’un parfait fiancé à qui Eveline voue toute son existence.
1. Ibid., p. 1189.
« … ma vie entière doit être désormais consacrée à lui permettre d’accomplir sa glorieuse destinée. »۱
Dés le début nous découvrons ainsi la nature dévouée d’Eveline. Avant de rencontrer Robert elle ressent douloureusement l’inutilité d’une vie sans but. Elle songe même sérieusement à se faire garde-malade ou petite-sœur des pauvres. Depuis qu’elle connaît Robert, rien ne peut plus tempérer son dévouement pour lui.
« … maintenant tu es mon but, mon occupation, ma vie même et je ne cherche plus que toi. »۲
Le premier malentendu entre les deux personnages apparait lorsqu’Eveline découvre que Robert lui en prétendant qu’il tenait un journal intime. Elle ne tarde pas à déchanter.
A mesure que la vie s’écoule, l’attitude de Robert lui devient intolérable. Lorsqu’elle reprend son journal vingt ans plus tard, elle déprécie le portrait de celui qu’elle a tant aimé et admiré. L’adoration qu’elle lui portrait pendant la période des fiançailles s’est transformée en dépendance totale :
« Robert croit me connaître à fond ; il ne soupçonne pas que je puisse avoir, en dehors de lui, de vie propre. Il me considère plus comme une dépendance de lui. Je fais partie de son confort. Je suis sa femme. ۳

۱٫ André Gide, L’Ecole des Femmes , Paris : Gallimard, 1958. p. 1253.
2. Ibid., p. 1252.
3. Ibid., p. 1283.
Eveline se dévoue à ses enfants. Elle s’efforce de sauvegarder en eux cette spontanéité et ce désintéressement auxquels elle attache tant de prix. Contre l’avis de Robert, elle leur accorde certaines libertés. Elle retrouve en Gustave les traits de caractère de son père qui lui permettent de mieux comprendre son mari. Chez Geneviève qu’elle a encouragée à faire des études pour assurer son indépendance future, elle retrouve ses propres aspirations.